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MAUVAISE HUMEUR
et si ça ne vous plait pas, tant mieux !
Il y a 9 ans.
C’était un mardi.
J’étais en classe, quelques jours après la rentrée. L’après-midi avait été assez agitée, les petits avaient beaucoup pleuré au dortoir, angoissés d’avoir à dormir dans cet endroit inconnu. Il avait fallu passer du temps à leur tenir la main, leur caresser la joue et leur murmurer des paroles d’apaisement pour qu’enfin ils lâchent prise et s’endorment sereinement.
Un dortoir plein. 25 petits bouts de 2 et 3 ans de toutes les teintes, du blanc le plus clair au noir d’ébène. Des chrétiens, des musulmans, des juifs. Des petits originaires de tous les endroits du globe. 44 nationalités représentées sur toute l’école.
Et capables de vivre en paix ensemble, le temps de la journée d’école, avant de retrouver l’amour de leurs parents.
A 16h30, j’avais rendu chaque poussin à sa maman, saisissant au passage des bouts de phrases, des airs inquiets, le choc sur les visages. Il était question de New-York, d’avions, de morts.
J’avais pensé « encore une catastrophe aérienne ».
Et j’étais allée chercher mes enfants à la crèche et à l’école. A la maison, tout le monde s’était installé pour goûter.
A 17h15, le téléphone avait sonné. Mon père, 3 mots. « Allume la télé ».
Et j’étais restée là, incapable de bouger, incapable de parler, happée par ces images. Et mes enfants, étonnés de ne pas me voir revenir, étaient arrivés un à un. Nous avions fini serrés les uns contre les autres, dressant une fragile barrière contre l’horreur du monde. Seul le petit dernier, âgé de 18 mois n’avait pas pris la mesure de ce qui se passait. Je lui envierai toujours cette chance. Pour lui, le 11 septembre ne sera jamais que des images d’archives, il ne saura jamais ce que c’est que de voir ces images en sachant que c’est maintenant.
Je n’ai eu la force de mettre fin à l’engourdissement qui m’avait saisie que quand la télé a commencé à montrer les gens qui préféraient sauter des tours plutôt que de brûler vifs. Mes aînés, alors âgés de 12, 7 et 4 ans ½ étaient tétanisés par ce spectacle.
« Pourquoi ils sautent ? Ils vont mourir ! Pourquoi ils prennent pas un parapluie ? Pourquoi il y a 2 avions ? Pourquoi pas un seul ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »
J’avais éteint le poste. Trop de questions, trop d’horreurs, pas assez de réponses.
Déjà, avant de savoir quoi que ce soit, même les enfants sentaient qu’on n’était pas dans le cadre d’un accident, mais d’une horreur volontaire, préméditée.
Je n’avais pas de mots pour les rassurer.
Et le soir, pour la première fois, Al-Qaïda et Ben Laden. Et les experts pompeux qui se succédaient sur les plateaux.
J’avais regardé jusqu’à plus soif les avions percuter les tours, la poussière, les cris, l’effondrement, les larmes. Et la douleur sur les visages, et le silence hagard des quelques rescapés. Et le même choc à chaque fois, le même frisson, le même coup de poing dans les tripes.
La vie a repris son cours.
Mais pendant des semaines, des mois, il y avait eu l’air affolé des gens dans la rue à chaque fois qu’un avion volait un peu bas. Les piétons s’arrêtaient de marcher, et fixaient le ciel. Les voitures oubliaient de repartir au feu vert, et les conducteurs fixaient le ciel. Les commerçants sortaient devant leur boutique, et fixaient le ciel.
Pendant quelques secondes, la ville s’arrêtait de fourmiller, le silence tombait, et tous les visages posaient la même question « et si c’était notre tour ? »
Et pendant des semaines, des mois, il y a eu ces dessins morbides de mon fils de 7 ans, les avions, les tours, du noir, du rouge, des visages tordus par la souffrance. Il y a eu le travail patient pour lui expliquer, pour l’aider, pour lui redonner confiance en la vie.
Et ces jeux terribles de son petit frère de 4 ans, qui construisait d’immenses tours en légo qu’il abattait ensuite avec des avions, laissant derrière eux des playmobil agonisants.
Toute cette souffrance enfantine qu’il a fallu affronter et soulager.
Toujours pendant des semaines, des mois, expliquer aux enfants musulmans de l’école que nous ne les détestions pas, que les craintes de leurs parents sur leur avenir n’étaient pas fondées pour ce qui était de l’école. Que nous, les maîtresses, nous les aimions toujours pareil. Que les avions dans les tours ne voulaient pas dire que nous allions haïr tous les musulmans.
Et, depuis, je regarde les enfants qui jouent dans la cour. J’écoute leurs piaillements de joie, leurs discussions innocentes. Je m'extasie de leurs sourires, de leur façon de vivre pleinement chaque instant.
Et je me demande pourquoi les adultes ne sont plus capables de ça.
Et j’espère que jamais plus les enfants n’auront à vivre de 11 septembre.
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