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MAUVAISE HUMEUR
et si ça ne vous plait pas, tant mieux !
Je viens de relire le billet précédent, et chacun des mots a une cruelle résonnance, puisque quelques heures à peine après l’avoir mis en ligne, j’ai appris le décès de mon frère. Vous imaginez sans peine la douleur, le choc d’une telle nouvelle. Je pense donc très fort à lui, et à mes parents avec ce qui suit.
Il y a un an jour pour jour, un drame terrible a secoué le quartier de mon école. Les circonstances très particulières de ce drame ont provoqué pas mal de remous pour les enfants, les parents d’élèves, mes collègues et moi-même.
J’ai eu à assumer pas mal de choses très difficiles pendant toute une semaine, et j’ai réagi comme à l’accoutumée, en bloquant les émotions afin de pouvoir continuer et faire ce que j’avais à faire, et en n’en parlant pas.
Et, comme à l’accoutumée, les émotions contenues se sont peu à peu transformées en mots, et les mots en histoire. C’est ma façon à moi de gérer les traumas.
Cette histoire, écrite en janvier, je vous la livre aujourd’hui.
Pour les lecteurs assidus de ce blog, il y a évidemment une rupture avec le ton habituel. Ne lisez pas ce qui suit si vous n’aimez pas les histoires tristes.
3 juillet
Bon sang ! Depuis au moins un mois que j’en rêve de ces vacances, j’aurais pu dormir plus tard ! Tous les ans, au premier jour des vacances d’été, je m’offre une grasse matinée tellement longue qu’elle fusionne presque avec la sieste.
Mais cette année, me voilà comme une cruche, parfaitement réveillée. Je n’ai pas encore eu le courage d’affronter les diodes du réveil, de peur d’être effarée par ce que je vais y lire. Mais je sais bien qu’il doit être au maximum 5h. Le jour n’est pas encore levé, mais la luminosité de l’aube commence à apparaître discrètement au fond du ciel.
4h48.
Je sens que je ne me rendormirai pas, et j’enrage. J’ai soif. Je me décide à descendre boire un verre d’eau fraîche. Le chat sur le lit ouvre à peine un œil. Il me regarde d’un air de reproche de l’avoir dérangé, et se rendort aussitôt.
Il fait déjà chaud, je suis en sueur et le contact du carrelage frais sous mes pieds me fait légèrement frissonner. La bénédiction des vieilles maisons.
Je sors la bouteille du frigo et je me sers un verre. L’eau glacée descend dans ma gorge, sans réellement étancher ma soif.
La maison est silencieuse, les enfants dorment encore. Je regarde une goutte courir le long de la bouteille. On dirait une grosse larme froide qui roule.
Je soupire. J’ai fait ma fière toute la semaine, j’ai géré, j’ai dispensé mes conseils, j’ai résisté, j’ai tenu. C’est ce qu’on attendait, c’est ce qu’il fallait. Hier, j’ai enterré un élève.
J’ouvre la porte qui donne sur le jardin, en faisant bien attention de ne pas faire le moindre bruit. Une petite brise timide m’accueille et caresse doucement mes joues. Une araignée industrieuse a profité du calme de la nuit pour tisser sa toile sur le chambranle de la porte. La toile vibre délicatement dans le vent, comme le corps d’une mère qui palpite. Je ne vois pas qu’un fil très fin traverse la porte, et je le brise en avançant, par inadvertance. C’est toute la toile qui s’effondre sur le côté. Je la regarde.
Le souvenir d’hier matin me revient, un souvenir tactile, celui de cette mère dans mes bras. En une semaine, cette belle femme rieuse et plantureuse a maigri de moitié. Je sens chacun de ses os au travers de ses vêtements. Elle n’est plus qu’une enveloppe presque translucide, inutile, abandonnée.
Je fais quelques pas dans le jardin, je recroqueville mes orteils pour saisir les gouttes de rosée et les faire éclater contre la plante de mes pieds. Un hérisson pointe son nez à la base de la vigne vierge qui recouvre les murs de la cabane de jardin. Je reste immobile, pour ne pas l’effrayer. Mais il doit malgré tout deviner ma présence et rentre vite dans son abri. Je l’entends qui gratte et farfouille.
Les premiers pépiements d’oiseaux retentissent. Je sais que l’aube est proche quand ils commencent à faire ces petits bruits de gorge. Ils accueillent cette nouvelle journée qui s’annonce splendide. J’ai rempli la maisonnette de bois de graines à leur intention hier soir.
Je m’assieds par terre dans l’allée, et je laisse la nature me parler. Je regarde les roses qui commencent à s’ouvrir et qui laissent échapper leur odeur enivrante. J’écoute les mille bruits des insectes et des petits animaux. C’est drôle comme ce matin mes sens semblent amplifiés. Je saisis le moindre mouvement, le moindre bruissement.
Une musaraigne file entre les rangs de radis. Je souris en pensant qu’elle fait bien d’en profiter pendant que ce gros fainéant de chat est à l’étage. Si jamais elle croise son chemin, il en fera son affaire vite fait. Il jouera un long moment avec elle, avant de l’achever d’un coup de patte, et de déposer le cadavre encore chaud devant mon lit.
Deux pies qui se mettent à jacasser me font sursauter. Elles sont perchées dans le prunier et discutent très fort. Elles sont grassouillettes, les bougresses. On a beau être en pleine ville, de toute évidence elles savent où trouver de quoi manger en abondance.
Un papillon tout blanc me frôle avant de se poser sur une tulipe presque desséchée, dernier vestige des bulbes printaniers.
L’église était pleine de fleurs hier, des fleurs blanches, par dizaines. Mais là où les fleurs de mon jardin célèbrent la vie dans toute leur exubérance joyeuse, le parfum de celles d’hier était suffocant, envahissant. Cette grande quantité de fleurs dans un espace restreint, c’était écœurant. Une église plutôt récente, dont les murs peu épais laissaient passer la chaleur. A la fin de la messe, elles n’exhalaient plus qu’une odeur étrange, évoquant vaguement la putréfaction de la végétation dans la jungle.
Je regarde ce jardin qui déborde de couleurs, de beauté. Les enfants ne devraient avoir le droit de mourir qu’au plus sombre de l’hiver, quand le froid anesthésie les sens et glace les larmes sur les joues avant qu’elles n’aient eu le temps d’atteindre le menton, quand le bruit des sanglots est emporté au loin par les bourrasques d’un vent glacial. Il y a quelque chose d’indécent à mettre sous terre un petit corps quand toute la nature est ivre de la joie de sa renaissance, comme une femme de mauvaise vie qui exhiberait sa gorge généreuse au nez des passants, et qui rirait d’un rire sensuel, tête en arrière.
Hier j’ai prononcé l’oraison funèbre de cet enfant. Je ne sais plus ce que j’ai dit, je suis passée en pilote automatique. C’était dur. Chaque cellule de mon corps protestait, refusant de monter sur l’estrade, refusant de s’approcher du pupitre et du micro. Mais comment le refuser à cette maman, si ce simple effort pouvait alléger un tout petit peu sa peine. Si ne serait-ce qu’un infime morceau de chagrin pouvait disparaître, alors, oui, il fallait le faire. J’ai forcé mes jambes si lourdes à avancer, mon regard s’est verrouillé au sien, et j’ai parlé. J’ai tenté de lui faire passer de ma force.
Je caresse les feuilles soyeuses des framboisiers, je vois de mieux en mieux. Le lever du soleil est maintenant très proche.
Aïe ! Je me suis piquée le doigt sur une épine. J’appuie sur mon doigt pour faire perler le sang. Une goutte tombe sur ma cuisse, et je l’étale. Puis j’en fais couler une autre, et une autre. Je frotte le sang pour dessiner des continents inconnus sur ma peau, des endroits magnifiques où il fait bon vivre. Où les enfants ne meurent pas. Des mondes où les promesses d’un beau matin d’été sont tenues.
D’ordinaire, avec le temps, j’oublie la plupart de mes élèves, j’oublie le son de leur voix, j’oublie leur sourire, j’oublie. Mais là, la bouille rigolote de ce petit garçon est gravée dans ma chair à jamais.
Le sang prend une couleur de plus en plus foncée en séchant. On dirait le bois du cercueil. Autour de moi, il n’y a que le bruissement des ailes des oiseaux, le souffle léger de tous les insectes qui s’agitent en tous sens et s’affairent à célébrer l’arrivée de l’été. Ces mêmes insectes qui, bientôt, rongeront millimètre par millimètre le bois d’un cercueil désespérément petit.
Je ne supporte pas sa vue, et je gratte furieusement du bout de l’index, pour en faire disparaître toute trace sur ma cuisse. La peau rougit sous les assauts féroces de mon ongle. Le sang n’est plus là, le cercueil est dans la terre. Ne reste que la douleur laissée par l’absence.
J’ai serré cette mère dans mes bras quand elle s’est jetée dedans en hurlant que son petit ne reviendrait plus dans mon école. J’ai vu l’abîme de chagrin dans ses yeux. Je continue de gratter ma peau, même si je sais bien que ça ne sert à rien. Rien ne redeviendra jamais vraiment comme avant. Je réfléchis un long moment au paradoxe de ce sang qui en coulant aujourd’hui prouve que je suis bien vivante, bouillonnante d’énergie.
Le chat se décide enfin à sortir, et il s’étire longuement en baillant au milieu de l’allée. Le murmure tranquille de la ville qui s’éveille berce mes pensées. Les premières voitures se font entendre sur le boulevard. C’est samedi, c’est forcément plus calme. Peu à peu, les gens vont sortir de leur sommeil et reprendre le cours de leur vie exactement là où ils en étaient avant de fermer les yeux. Pour la plupart, nulle mauvaise nouvelle ne viendra gâcher leur journée. Ils aimeront, souriront, riront, tant mieux.
Je m’approche des tomates. Elles sont encore vertes pour la plupart. Rondes, parfaites, elles ne vont pas tarder à donner leur saveur pour le plus grand bonheur de mes enfants. Je casse une feuille et j’hume à pleines narines l’odeur si caractéristique, alors que le chat vient se frotter contre mes jambes.
Eh, dis donc toi ! Fiche-moi la paix !
Le soleil vient d’apparaître et le premier rayon se pose sur mon bras, faisant briller les poils. Je sens tout de suite sa chaleur.
Le chat insiste. Maintenant qu’il est bien éveillé, il veut sa pitance. Il miaule piteusement, espérant m’attendrir.
Mais je n’ai pas envie de rentrer. Je suis bien, dans ce jardin. Les fourmis escaladent mes pieds, certaines me chatouillent et d’autres me piquent.
Le soleil se met à jouer avec les ombres, créant l’illusion d’un visage souriant qui apparaît et disparaît entre les branches du lilas, au gré de la brise.
J’en ai passé du temps à m’occuper de tout ça. J’ai parlé avec la mère, avec le père. J’ai parlé avec les autres parents traumatisés. J’ai écouté les enfants. J’ai soutenu les collègues, j’ai sorti des kleenex. Des flots et des flots de ténèbres qui ont envahi l’école pendant toute une semaine. Des mots, tant de mots.
J’ai été forte, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix, parce qu’il n’y avait personne d’autre pour emplir la béance laissée par le choc. Mais qui est fort pour ceux qui sont forts ?
Allons, il est temps. Il fait grand jour maintenant. Les enfants ne vont pas tarder à se lever, et je vais voir arriver leurs petites frimousses aux yeux encore gonflés de sommeil. J’ai une soudaine envie de les serrer dans mes bras, de les embrasser, de les toucher, de sentir contre moi la chaleur de leurs petits corps.
Comme on voudrait pouvoir toujours les protéger, les empêcher de souffrir !
Je vais leur sourire, leur préparer leur petit-déjeuner. Et les vacances vont pouvoir commencer. Je vais essayer de ne pas leur montrer qu’à chaque instant dorénavant, un petit morceau de moi restera avec cette femme et sa peine.
Sur le pas de la porte, je me retourne et je jette un dernier regard au jardin.
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